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Le numérique façonne le monde, la navigation façonne la connaissance du monde

Céline Mounier, sociologue chez Orange, 14 octobre 2019

Le numérique façonne le monde. La navigation façonne la connaissance du monde. Dans cette note, je me risque à tenir ce propos : nous vivons dans un monde rapetissé par la vie numérique, ouvert et rapetissé à la fois, une révolution qui s’est opérée sur la durée d’une génération. Au cours de notre histoire, sur une durée courte également, s’est opérée autre une révolution, celle, au XVIème siècle, de la connaissance géographique et cosmographique, grâce à des navigateurs de la trempe de Fernand de Magellan.

Voici comme Stefan Zweig, dans son Magellan, écrit sur cette période :

« Soumise à un rythme aussi vertigineux, la face du monde se transforme et se précise d’année en année, de mois en mois. Cartographes et cosmographes travaillent sans répit dans les ateliers d’Augsbourg sans pouvoir suffire aux commandes. Jamais la géographie, la cosmographie n’ont connu, jamais elles ne connaitront plus un progrès aussi accéléré, aussi enivrant, aussi triomphal que pendant cette période de cinquante années au cours de laquelle ont été déterminées la forme et la configuration définitives de la terre. »

Il suffit de regarder une carte du sud du monde avant l’épopée de Fernand de Magellan, en particulier une de l’Amérique du sud. Elle s’arrêtait au niveau du Rio de la Plata. Plus au sud, les cartographes dessinaient des éléments marins diffus. Comme l’écrit joliment Stefan Sweig : 

« Celui qui aperçoit pour la première fois l’immense étendue d’eau que représente l’embouchure du Rio de la Plata peut comprendre que ce ne fut pas par suite d’une erreur fortuite, mais d’une erreur presque inévitable, qu’on prit tout d’abord cette embouchure pour une mer. Il était tout naturel que ces marins, qui n’avaient jamais vu de fleuve aux dimensions aussi formidables en Europe, eussent, devant cette vaste nappe d’eau, cru de bonne foi qu’il s’agissait de la route si longtemps cherchée de la mer du Sud. »

Et cette erreur de bonne foi combinée en la détermination d’un homme emmènent un équipage dans les mers noires et froides du sud. La connaissance se lie d’épreuves. La connaissance est un engagement des corps dans la nature :

« Ce dût être un spectacle étrange que celui qui s’offrait à la vue des marins lorsque les bâtiments s’engagèrent doucement et sans bruit dans cette baie noire et tragique où jamais encore aucun homme n’avait pénétré. Autour d’eux un silence de mort et des falaises abruptes qui semblent les fixer d’un regard métallique. »

A compter de la découverte du détroit menant vers l’océan Pacifique bien plus au sud, les cartes deviennent précises. Aujourd’hui, nous fabriquons des cartes de nos données sur le web. La carte de « mon petit big data » ressemble à un archipel. « Mon petit big data », tel a été le titre donné à un café numérique que j’ai animé sur dreamcafe.orange.fr. Un café numérique est une enquête en ligne organisée en une conversation. Y participent des personnes que la vie numérique intéresse, clientes ou non d’Orange. Nous voulions mener une enquête sur comment chacun fabrique la carte de ses données. Nous avons vu se dessiner plusieurs cartes au cours du café. Cet effort questionne sur nos libertés et nos engagements par l’expérience de les fabriquer.

Fait étonnant, j’ai découvert en lisant le livre d’Olivier de Kersauzon Le monde comme il me parle que les navigateurs du temps d’EricTabarly, ça ne fait pas longtemps !, partaient dans les mers du sud avec des connaissances qui dataient des récits de ces navigateurs des temps modernes :

« On savait peu de choses sur ce que pouvait donner un bateau à voile dans les mers du Sud. Quand on a fait Pen Duick VI, Tabarly avait fait fabriquer un bouclier à l’arrière pour protéger les barreurs des déferlantes – en fonction de ce qu’il avait lu sur les livres de bord des quatre mâts. »

Les connaissances météorologiques précises sont récentes. Elles datent de la même époque que les développements du web. La connaissance est le fruit de faits soigneusement notés, dans le cours de l’expérience. A bord de l’expédition de Magellan, un certain Pigafetta tenait un journal :

« Pigafetta s’étonne : jour par jour, pendant toute la durée du voyage, il a tenu son journal et inscrit sans cesse : lundi, mardi, mercredi, etc. aurait-il oublié un jour ? Il interroge Alvo, le pilote, qui a inscrit également chaque jour dans son livre de loch, et chez lui aussi c’est mercredi. Il faut croire qu’en allant toujours vers l’est les navigateurs ont d’une façon inexplicable gagné un jour. Un secret a été dévoilé, dont ni les sages de la Grèce, ni Ptolémée, ni Aristote n’ont soupçonné l’existence et que seule l’entreprise de Magellan a permis de découvrir. Ainsi, tandis que les autres ont ramené des sacs d’épices, c’est le petit chevalier de Rhodes qui a rapporté de ce voyage le plus précieux de tous les biens : une connaissance nouvelle. »

Dans notre monde internet, vient le temps fou des captures d’images, des images que l’on veut annoter, taguer, composer, envoyer, partager, rapetissant un peu plus ainsi le monde. J’ai animé plusieurs cafés numériques lors desquels il a été questions de prises de vues. Nous avons échangé sur le sens de ces prises de vues, sur l’importance qu’il y a pour soi à noter des choses dans son rapport à la connaissance du monde et en même temps sur la contrainte que cela représente. Nous échangions sur le fait que prendre des photos tout le temps devient une contrainte quand on souhaite profiter des présents du présent et qu’en même temps il y a des souvenirs que l’on ne souhaite pas conserver.

« Je crois que nous tentons de capturer les émotions que nous vivons, elles sont autant de repères sur le fait que nous sommes vivants, humains. Quand je regarde les infos ne serait-ce qu’aujourd’hui, je me demande où est passée cette conscience de l’âme humaine. »

A bord de la flotte de Fernand de Magellan, il y avait un esclave originaire de l’archipel des Moluques. Une fois passé le détroit qui allait s’appeler le détroit de Magellan, une fois traversé l’océan Pacifique, l’expédition arrive vers les actuelles Philippines. Puis vient le moment magique de la reconnaissance de la langue dans l’archipel des Moluques qui rapproche ceux qui s’étaient éloignés les uns des autres, rapetisse le monde :

« Il vient d’entendre les mots de son dialecte. Moment inoubliable ! Pour la première fois un homme est revenu à son point de départ après avoir fait le tour du monde. Peu importe qu’il s’agisse d’un esclave insignifiant ! Ce n’est pas dans l’individu mais dans son destin que réside ici sa grandeur. »

Nous vivons semblables expériences en naviguant sur le web, des temps de rencontre entre des destins. J’ai animé un café numérique où il était question de toutes ces captations du temps présent que l’on prend comme si on souhaitait le retenir en particulier dans des lieux que nous pouvons caractériser de hauts lieux. A un moment de la conversation de café, j’ai emprunté à Amélie Nothomb la formule de « nostalgie heureuse » (qui aussi est le titre de l’un de ses romans) pour dire que l’on peut vouloir parfois se créer comme un patrimoine de « nostalgie heureuse ». Un participant écrit ceci en réaction : 

« Euh, comment dire…… touché……  et ému. Je crois que vous venez de mettre des mots sur quelque chose que j’ai en moi depuis que j’ai 10 ans. Je suis attiré par l’écriture et la photographie est ma passion. On devrait partir 3/4 jours dans le massif central à moto, et le seul bagage que je refuse de laisser à la maison est mon reflex. Du coup je crois que je vais rajouter trois choses : carnet stylo et Nostalgie heureuse ! »

On s’éprouve à cartographier quand on cartographie en s’engageant. La connaissance resserrée du monde contribue à son rapetissement. On est chacun un peu cartographe de nos pratiques et traceurs de nos expériences. Dans la prise de conscience de ce monde rapetissé, il y a des moments de grande émotion qui font elles-mêmes partie de notre rapport à la connaissance.

Elle peut en conduire certains à faire des pieds de nez au rapetissement en organisant des sorties de route pour étendre le monde.

« Je suis allé dans une gare dans le Puys de Dôme, j’ai attendu le train, il est arrivé, je ne l’ai pas pris, il est reparti. J’avais vécu une synthèse parfaite de la perte de temps. »

Ceci est extrait de Le monde comme il me parle. Mais certainement, la vie numérique appelle ces petites sorties de route. Ces appels à ouvrir le monde, à éprouver sa grandeur et son étendue nue. 

Réservations

16 OCTOBRE 2019

Au Pays des Algorithmes scolaires

Intervenants :

LAURENCE DEVILLERS / JEAN ANTON TERRANTEK / MEGANE VIRONABANCE

CINEMA LE LIDO, ROYAN

Au Pays des Algorithmes

Intervenants :

LAURENCE DEVILLERS / JEAN ANTON TERRANTEK

CINEMA LE LIDO, ROYAN

Au Pays des Algorithmes

Intervenants :

LAURENCE DEVILLERS / JEAN ANTON TERRANTEK

CINEMA LE LIDO, ROYAN

17 OCTOBRE 2019

Au Pays des Algorithmes scolaires

Intervenants :

LAURENCE DEVILLERS / JEAN ANTON TERRANTEK / MEGANE VIRONABANCE

CINEMA LE LIDO, ROYAN

Au Pays des Algorithmes

Intervenants :

LAURENCE DEVILLERS / JEAN ANTON TERRANTEK

CINEMA LE LIDO, ROYAN

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